HUIT MILLIMÈTRES
UN : Alors, je vais vous voir quand vous étiez tout petit ?
DEUX : J’étais vraiment petit, vous savez, quand j’étais petit. Vous ne pouvez pas vous rendre compte. Ça va vous surprendre.
UN : Pensez-vous. Je le sais bien, allez, que vous avez été petit.
DEUX : Ah ? Ça se voit ? Je ne croyais pas que ça m’avait laissé des traces.
UN : Non. À vous voir, on ne dirait pas. Vous avez sûrement grandi d’une manière très régulière. J’ai beau chercher, je ne vois rien en vous qui soit resté petit.
DEUX : Ça s’est fait tout doucement. Je suis devenu grand de partout. Mais vous allez voir. Vous aurez du mal à me reconnaître.
UN : Je peux fermer la lumière ?
DEUX : Une petite seconde encore. Et puis vous verrez aussi mon arrière-grand-mère… pas toute petite, bien sûr. À ce moment-là, elle était déjà grande. Mais tout de même, ça fait quelque chose.
UN : C’est du huit millimètres…
DEUX : Pas un de plus, pas un de moins. Mon enfance tout entière tient sur une pellicule de huit millimètres de large.
UN : Le cinéma, moi, mon père il préférait l’aquarelle. Il ne m’y mettait jamais, d’ailleurs, dans ses aquarelles.
DEUX : Les enfants, ça bouge trop, pour les peintres.
UN : Ce n’est pas ça. Je n’ai jamais bougé beaucoup. Mais mon père trouvait que j’avais trop mauvaise mine, toujours. Je n’avais pas assez de couleurs pour réussir dans l’aquarelle. Mon père me disait : va-t’en de là, tu es trop pâle, mon petit, tu ferais moche.
DEUX : C’est un vieux projecteur, vous savez. Il manque des pièces. Mais ça va marcher. Si vous pouviez poser votre pied sur le socle.
UN : Bien sûr, bien sûr.
DEUX : Ah oui, mais retirez votre soulier d’abord. Je m’excuse de vous demander ça, mais vous voyez : avec la main droite, je tourne la manivelle, avec la main gauche, je tire sur le bout du film qui sort, parce que la rembobineuse, il y en a plus, et mon pied droit, je suis obligé de l’introduire dans le mécanisme, sans ça, l’ampoule ne s’allume pas ; c’est une chose que je n’ai jamais comprise.
UN : Et avec votre pied gauche, tout de même, vous ne faites rien ?
DEUX : Si. Je me sers de mon pied gauche pour tenir debout. Ah, c’est un appareil qu’il faut connaître, je ne dis pas ; il fonctionne depuis 1920 avec une difficulté croissante.
UN : Il n’y a pas que lui qui éprouve une difficulté croissante à fonctionner depuis 1920. L’essentiel est qu’il fonctionne. Prenez mon pied et placez-le vous-même.
DEUX : Merci. C’est exactement le pied dont j’ai besoin.
UN : Eh, dites ! c’est rudement chaud !
DEUX : Si votre chaussette prend feu, je vous le dirai.
UN : Voilà. Vous savez à quoi elles ressemblent vos bobines ? À de gros escargots, comme on en trouve en plastique dans les supermarchés, avec la garniture à part.
DEUX : C’est vrai, oui. C’est une espèce de grosse coquille, une bobine. Mais ce n’est pas un escargot qui va en sortir, vous allez voir : c’est bien plus beau.
UN : Une huître ?
DEUX : Non. Ma bobine. La bobine que j’avais quand j’étais petit. Déjà plus grand qu’une huître, mais encore petit. Vous allez me voir prendre mon bain sur la plage d’Arcachon.
UN : Chouette. Je ferme la lumière.
DEUX : Allez-y. Je tourne la manivelle. Vous voyez ? Ça y est, me voilà.
UN : C’est vous, ça ?
DEUX : Vous me reconnaissez pas ?
UN : Si, bien sûr, mais où ?
DEUX : Ah ben, c’est trop tard, c’est passé. Ah, mais non, je suis bête, me voilà. Cette fois c’est moi, je me reconnais.
UN : Alors, ce qu’il y avait avant, c’était quoi ?
DEUX : C’était l’amorce du film, rien du tout, quoi… c’est là que ça commence. Vous voyez comme je fais trempette ?
UN : Il y avait de la brume, hein ?
DEUX : Attendez, que je voie… non ! c’est pas moi, c’est Charles, vous savez, l’oncle Charles !
UN : Ah… non : moi, mon oncle Charles, il ne s’appelait pas Charles.
DEUX : Quand même, on le reconnaît bien à son ventre. Vous voyez son ventre ? Ah ben non, c’est maman.
UN : Ah oui ? Et le ventre, alors, qu’est-ce que ça peut être.
DEUX : Ça doit pas être un ventre. Non, ce n’est pas un ventre, c’est moi.
UN : Ah zut : j’ai pas eu le temps de vous reconnaître. Oh, la belle brune !
DEUX : Oui : c’était une grande chienne qu’on avait. Voilà ma mère en gros plan.
UN : Elle fait des grosses vagues.
DEUX : Vous avez raison, c’est pas ma mère, c’est la baie d’Arcachon. Maintenant, on a l’impression qu’il y a de l’orage, mais c’est ma tante Emma qui obstrue l’objectif avec son chapeau.
UN : Vous savez, j’ai mon pied qui me brûle. C’est pas ma chaussure qui brûle, ce qu’on sent ?
DEUX : Attendez. Qui c’est ce gros-là, avec ces grosses moustaches ? Zut, il s’en va. Je ne l’ai pas reconnu.
UN : C’était un cheval.
DEUX : Vous croyez ? Ce que je suis content de revoir tout ça ! Voilà Paupaul, non, c’est encore mon oncle, non, c’est moi, ah non, c’est un meuble. Et celui-là je le connais pas. Mais c’est vous mon vieux !
UN : Je n’ai jamais mis les pieds à Arcachon. Par contre, les pieds, j’en ai un qui me brûle.
DEUX : Ah ! voilà la scène du feu d’artifice.
UN : C’est tout noir.
DEUX : Forcément, ça se passe la nuit. Faut attendre les fusées.
UN : C’est long. Il a fait nuit longtemps, cette nuit-là ?
DEUX : Oui… je ne me rappelais pas que c’était si long… oui… oui… eh bien ça ne doit pas être la nuit, voyez-vous… si ça se prolonge encore, c’est pas la nuit, c’est probablement tous les plombs qui ont sauté.